L’école centrale départementale d’ Ille et Vilaine
L’Ecole Centrale d’Ille et Vilaine ouvre à Rennes le 10 Brumaire an V (31 octobre 1796) dans les locaux de l’ancien collège municipal St Thomas.
Les Ecoles Centrales départementales : une création de la Convention : Les écoles centrales ont été créées par le décret de la Convention du 7 Ventose an III (25 février 1795) sur la proposition de Lakanal. Ces écoles pour « l’enseignement des lettres des sciences et des arts » remplacent les collèges de plein exercice de l’ancien régime et préparent les élèves aux écoles spéciales (école polytechnique, école normale supérieure et conservatoire national des Arts et métiers), créées par la convention en 1794. Le décret « Lakanal » sera complété par la loi « Daunou » du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) qui organise l’instruction publique en quatre degrés (écoles primaires, écoles centrales, écoles spéciales, Institut national des sciences et des arts). Cette organisation reprend de nombreuses propositions soumises aux assemblées révolutionnaires depuis 1789 par les personnages les plus influents de ces assemblées (Talleyrand à la Constituante, Condorcet à la Législative, Romme, Sieyès, Daunou et Lakanal à la Convention)1.

Des écoles laïques et autonomes pour l’élite masculine : Les écoles centrales, payantes et sans enseignement religieux, sont destinées à l’élite masculine des écoles primaires. Selon Lakanal « Il ne faut pas qu’un trop grand nombre de citoyens destinés par la nature à occuper les professions populaires suivent des études… » mais « …il faut que les jeunes citoyens exceptés par la nature de la classe ordinaire trouvent une sphère où leurs talents puissent prendre l’essor… »2.
La loi laisse une grande autonomie aux écoles centrales, chacune établit son règlement intérieur sous le contrôle du jury d’instruction départemental et chaque professeur est libre du contenu et de l’organisation de son enseignement. Cette liberté est bien illustrée par le témoignage du duc de Broglie, scolarisé à l’école centrale des Quatre-Nations à Paris : « Chaque professeur enseignait selon la méthode qu’il préférait et sans aucun contrôle quant au choix de son sujet, pourvu qu’il ne s’écartât pas absolument du titre de sa chaire. Entrait qui voulait à chaque cours ; le professeur avait la police de la salle pendant la leçon, mais il n’exerçait sur les élèves aucune autorité quelconque ; la leçon finie, le garçon de salle balayait et tout était dit »3.
Une école centrale, financée par l’Etat, est ouverte dans chaque département et, après un examen d’entrée sélectif, les élèves y reçoivent un enseignement général et complet qui leur permettra d’accéder aux écoles spéciales qui forment les futurs cadres de la nation.

L’installation de l’école centrale d’Ille et Vilaine : L’école centrale d’Ille et Vilaine est établie dans les locaux de l’ancien collège municipal de Rennes par le décret de la Convention du 18 germinal an III (7 avril 1795). Trois jours plus tard Bailleul, l’un des cinq députés chargés de l’exécution de la loi et Legraverend, président des administrateurs du département, installent le jury départemental d’instruction publique qui va préparer l’ouverture de l’école centrale à Rennes4 et recruter les professeurs. Elle ouvrira le 10 brumaire de l’an V (31 octobre 1796) sans internat et sera administrée par un conseil de trois professeurs (Echo 1 p.4).
Pour la première rentrée, on compte 53 élèves, une fréquentation comparable à celle de l’ancien collège municipal en l’an III5 mais qui représente cependant une faible proportion des 600 collégiens scolarisés dans la ville en 17893 et souligne la forte concurrence de l’enseignement privé. En l’an X il y aura 180 élèves6 et six sur dix seront originaires de Rennes. Il y avait en plus de nombreux auditeurs libres dans les écoles centrales3.
Les professeurs, recrutés sur leurs compétences et leur fidélité républicaine, avaient pour la plupart enseigné dans l’ancien collège4, 6 comme Thébault qui occupe la chaire de mathématiques, Lanjunais qui va enseigner la législation pendant quelques mois avant d’être nommé sénateur et remplacé par Jourdain, Rozais qui reprend ses cours de physique et de chimie, Fontaine ceux de langues anciennes et Germé, le titulaire de la chaire de belles lettres qui enseignera l’art oratoire et la poésie ce qu’il faisait dans la classe de rhétorique de l’ancien collège. L’enseignement de la grammaire générale fût confié à Lesage, celui de l’histoire à Antoine Rabillon et celui du dessin à Causiez. La chaire d’Histoire naturelle, qui n’avait pas d’équivalent dans l’ancien collège, ne fût occupée qu’un an plus tard par Jean Danthon, médecin, qui installera le cabinet d’histoire naturelle et le jardin botanique de l’école dans les jardins de l’évêché 4

Une instruction encyclopédique et une formation civique : L’école centrale propose un enseignement général et complet fondé sur la raison, affranchie de la tutelle de la religion. Cette instruction qui vise à développer les aptitudes de l’enfant était complétée par une formation morale et civique7. L’enseignement, en français, ouvre sur toutes les professions sans être lié à aucune en particulier ; il donne une place primordiale aux sciences et l’enseignement des lettres, qui dominait dans les collèges de l’ancien régime, est réduit à un cours de latin, un cours de belles-lettres et un cours de grammaire8.
Des enseignements diversifiés et à la carte : Neuf disciplines sont enseignées dans des cours indépendants, chaque discipline à son professeur. La scolarité des élèves, à partir de 12 ans, est organisée en trois sections de deux ans chacune. Chaque élève peut suivre un cursus complet de 6 années où l’enseignement religieux est absent. La succession des cours dans les trois sections suit une logique pédagogique : dans la première section, les éléves sont initiés à l’observation et abordent les disciplines les plus concrètes (dessin, histoire naturelle, langues anciennes et modernes), dans la section II, à partir de 14 ans, ils reçoivent un enseignement scientifique plus abstrait consacré aux Mathématiques, aux Sciences Physique et à la Chimie et dans la section III, à partir de 16 ans ils peuvent compléter leur formation par l’enseignement de la législation, de l’histoire, des Belles Lettres et de la grammaire3. Le choix des cours est laissé aux élèves ce qui leur permet de construire des parcours complets littéraires ou scientifiques, en théorie en 6 ans. L’élève peut aussi choisir de ne suivre que certains cours en fonction de ses goûts et de ses objectifs et les professeurs ont peu de moyens pour influer sur les choix des élèves, y compris celui des boursiers3. Le libre choix parmi les neuf cours permettai des parcours individuels très variés qui ne respectaient pas toujours une logique pédagogique3 et l’emploi du temps était organisé pour laisser aux élèves la possibilité de suivre jusqu’à cinq cours de leur choix pour 6 heures de cours quotidien4. Cette organisation en cours indépendants, au choix des élèves, est une rupture avec l’organisation en classes des collèges de l’ancien régime dont la rigidité était peu conciliable avec la diversité des enseignements et la liberté laissée aux élèves.
Le coût de la scolarité est de 15 francs pour le premier cours et de 5 francs par cours supplémentaire avec des exemptions pour différent motifs (boursiers nationaux, indigence, fils de militaires) ; cette rétribution fût ramenée à 6 fr. pour un cours et 3 fr. pour chaque cours supplémentaire en l’an VI 3,4.
Une pédagogie renouvelée : La pédagogie était fondée sur l’expérimentation, l’observation et le raisonnement à contrepied de celle des anciens collèges8. Pour cela l’école centrale disposait d’une bibliothèque, d’un cabinet de physique, d’un cabinet d’histoire naturelle et d’un jardin botanique. La bibliothèque sera dotée de près de 18 000 volumes issus des saisies révolutionnaires opérées dans les établissements ecclésiastiques ; les ouvrages seront réceptionnés par Felix Mainguy nommé bibliothécaire public de l’École centrale en septembre 1796, la bibliothèque n’ouvrira qu’en 1799 (Echo 53, p.5-6). Le cabinet de physique était peu développé malgré les demandes répétées adressées par le professeur Rozais aux administrateurs du département6. L’enseignement de l’histoire naturelle, confié à Danthon, avait lieu au museum d’histoire naturelle qui venait d‘ouvrir dans les locaux de l’ancien évêché où sont rassemblés plus de 5000 objets (animaux, végétaux, minéraux). Danthon aménagera un jardin botanique sur le site du Thabor4,9.
La fréquentation des cours : Très peu d’élèves suivaient le cursus complet proposé par l’école centrale : la durée moyenne de scolarisation des élèves était très courte comme dans la plupart des écoles centrales : à Rennes 60 % des élèves ne restent qu’un an et seulement 9% plus de deux ans. En l’an VI, 55% des élèves ne suivent qu’un cours et seulement 4% plus de 3 cours. Ils choisissent le plus souvent des cursus courts à vocation pratique voire professionnelle3. Ainsi, l’école centrale apparaît à beaucoup comme un lieu de spécialisation et il est probable qu’une partie de ces élèves recevaient une instruction ailleurs et trouvaient, à l’école centrale, des enseignements complémentaires, parfois en auditeur libre3.
A Rennes, comme ailleurs, le cours de dessin était le plus suivi. Cet enseignement n’était pas nouveau : Rennes disposait d’une école publique de dessin depuis 1754. L’affluence à ce cours s’explique par son caractère pratique et professionnel. Une grande partie des élèves se destinait aux arts mécaniques6 et les pétitions qui circulaient pour y demander l’entrée gratuite d’apprentis artisans, montrent l’attrait qu’il exerçait pour son intérêt professionnel3. Cet enseignement bénéficiait d’un statut particulier puisqu’aucun autre cours n’était placé dans l’emploi du temps au moment du cours de dessin et les élèves qui ne suivaient que ce cours étaient dispensés de tout examen d’admission9. Il accueille en moyenne 60 élèves par an et en l’an VI, parmi les 93 élèves de l’école qui ne suivent qu’un seul cours, 49 choisissent le dessin3.
Le cours de mathématiques de Mathurin Thébault était aussi très suivi, il préparait aux écoles militaires et plus de 50 élèves y assistaient, sans compter les militaires autorisés comme auditeurs non inscrits6. Le professeur qui avait été titulaire de la chaire de mathématiques des Etats de Bretagne de 1754 à 1789 jouissait d’une grande notoriété et était aussi l’un des administrateurs du département et examinateur à l’Ecole Polytechnique. C’est son élève Paul Binet, polytechnicien, qui lui succédera en 18009. L’école de Rennes sera, après celle de Grenoble, l’école provinciale qui aura le plus d’admis à l’école polytechnique (22 admis)3. Le nombre d’inscriptions annuelles dans les autres disciplines est en moyenne de 7 à 20 élèves et, comme partout en France, le cours d’histoire était très peu fréquenté.
La fermeture de l’Ecole Centrale : Les écoles centrales sont officiellement supprimées par la loi du 11 floréal an X (1er mai 1802) ; l’école de Rennes restera ouverte jusqu’au 1er messidor an XI (20 juin 1803).
La fréquentation de l’école centrale d’Ille et vilaine avec 170 à 180 inscriptions3,9 chaque année se situe dans la moyenne des écoles centrales ; elle peut paraître faible comparée à celle de l’ancien Collège de Rennes. L’absence d’un internat ne facilitait pas son accès à tous les élèves du département et l’enseignement élémentaire insuffisant (après l’abandon de la gratuité et de l’obligation scolaire en 1795) rendait l’école centrale inaccessible à de nombreux enfants. L’absence d’écoles publiques d’un niveau intermédiaire entre les écoles primaires et les écoles centrales a aussi favorisé l’essor d’établissements privés qui ont fait une forte concurrence aux écoles centrales ; à Rennes en 1801 on comptait 21 collèges privés6 qui proposaient un enseignement religieux et une pédagogie traditionnelle appréciés par les familles.
Il faut noter le décalage entre l’offre d’un enseignement général et complet sur six années dans les écoles centrales et le choix majoritaire des élèves pour des études courtes et spécialisées loin de l’esprit encyclopédique des législateurs. Les imperfections dans l’organisation des écoles centrales auraient pu être corrigées avec le temps. Chaptal, ministre en charge de l’instruction publique sous le consulat proposa en brumaire an IX (nov. 1800) de les réformer et d’en créer de nouvelles sous le nom d’écoles communales. L’école centrale d’Ille-et-Vilaine s’était elle-même engagée dans une réforme en établissant des examens pour l’accès à certains cours et la construction de parcours où la logique pédagogique remplaçait le libre choix des élèves10 et le préfet Mounier arrêta tardivement un nouveau règlement pour rétablir plus d’ordre et de discipline4 11. La réforme de Chaptal ne sera pas retenue par Bonaparte très mal disposé à l’égard de la grande liberté laissée à l’enseignement dans ces établissements de la Convention6. Il fit adopter la loi du 11 floréal an X qui entraîna la fermeture des écoles centrales et la création des lycées, établissements dotés d’une forte administration et d’une discipline militaire, plus conciliables avec un gouvernement centralisateur et autoritaire.
Malgré leur brève existence (7 années scolaires), les écoles centrales ont profondément fait évoluer les méthodes pédagogiques et développer l’enseignement scientifique. L’école de Rennes n’a pas démérité comme le souligna le préfet Mounier lors de l’inauguration du lycée de Rennes en 1803 : « l’institution des écoles centrales méritait l’approbation de tous les hommes éclairés par la nature de l’enseignement et par le choix des professeurs »11. Il faut souligner que les huit professeurs, recrutés après audition pour l’ouverture du lycée de Rennes venaient tous des écoles centrales comme la majorité des élèves boursiers sélectionnés pour leur mérite scolaire.
Bibliographie
1-Hippeau C., L’instruction publique en France pendant la Révolution. Débats législatifs. Paris Didier et Cie1883.
2– Rapport sur les écoles centrales présenté par Lakanal à la Convention nationale, au nom du Comité d’instruction publique, dans la séance du 26 frimaire an III (16 décembre 1794). https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k489397
3- Mérot C. : La fréquentation et le recrutement des écoles centrales sous la révolution. Thèse de l’école nationale des chartes, 1985, p. 390.
4- Sciences et éducation à Rennes à l’époque révolutionnaire, IREM, Bibliothèque municipale 1990.
5- Ricordel P. Le Collège de Rennes après le départ des Jésuites et l’Ecole Centrale d’Ille-et-Vilaine (1702-1803). In : Annales de Bretagne. Tome 43, numéros 1-2, 1936. p.128.
6- Ricordel P.. Le Collège de Rennes depuis le départ des Jésuites et l’Ecole centrale d’Ille-et-Vilaine (1762-1803) (suite et fin). In: Annales de Bretagne. Tome 44, numéro 1-2, 1937. p.145.
7- Weill Y., « Le curriculum des écoles centrales de l’an iv », annales historiques de la Révolution française, n° 352, 1995, p. 539-553
8- Durkheim E., L’évolution pédagogique en France Cours pour les candidats à l’Agrégation 1904-1905., Paris 1938 ; http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.due.evo
9 – Zola, le lycée de Rennes dans l’histoire, l’école centrale d’Ille et Vilaine. Editions Apogée 2003.
10 – Merot C. La fréquentation des écoles centrales : un aspect de l’enseignement secondaire pendant la Révolution française. In: Bibliothèque de l’école des chartes. 1987, tome 145, livraison 2. pp. 407-426.
11- Benaerts L. Le régime consulaire en Bretagne p. 318. Thèse Paris, Ed. Champion 1914